20 mai 2026
Maximilien, Emilien, la cave de Juliénas : un vin à trois mains
Un éditeur qui vient du livre, un vigneron qui vient de la terre — et entre eux, une cave à Juliénas où se décide ce qui mérite d'entrer dans la bouteille
On me demande parfois comment définir ce qu'est un éditeur de vins. La question est juste parce que le métier n'a pas de contours officiels, pas d'appellation protégée, pas de formation reconnue. Un éditeur de vins n'est ni négociant — il ne revend pas simplement ce qu'il achète — ni propriétaire, ni vinificateur. Il est quelque chose d'autre, qui n'existe pleinement qu'en relation avec quelqu'un d'autre.
Dans mon cas, ce quelqu'un d'autre s'appelle Emilien.
Deux trajectoires qui se croisent à Juliénas
Je suis arrivé dans le Beaujolais par le vin, pas par la vigne. Mon parcours était celui d'un amateur devenu professionnel du livre — j'avais passé des années à travailler sur des textes, à chercher dans chaque manuscrit ce qui méritait d'être publié, ce qui avait quelque chose à dire. Quand j'ai découvert que l'on pouvait exercer ce même travail de sélection et d'intention sur un vin, la transition s'est faite naturellement.
Emilien, lui, a grandi dans le Beaujolais. Il connaît les vignes de la région comme on connaît les rues d'un quartier d'enfance — par leurs défauts autant que par leurs qualités, par les années difficiles autant que par les grandes récoltes. Son rapport à la vigne est physique, saisonnier, ancré dans une connaissance accumulée que les livres ne donnent pas.
Nous nous sommes rencontrés à Juliénas, dans cette cave qui est devenue le lieu où nos deux façons de comprendre le vin se confrontent et, la plupart du temps, finissent par s'accorder.
Ce qui se décide dans la cave
La cave de Juliénas n'est pas un lieu de production au sens industriel du terme. C'est un espace de décision. C'est là qu'ont lieu les assemblages, les dégustations à l'aveugle, les conversations parfois longues sur ce que va devenir telle cuve par rapport à telle autre.
Emilien apporte à ces séances une connaissance intime des parcelles. Il sait comment telle vigne a traversé l'été, quelle parcelle a été stressée par la sécheresse et laquelle a profité des pluies de septembre. Il sait si les baies étaient parfaitement saines à la récolte ou si une sélection plus sévère a été nécessaire. Ces informations ne sont pas seulement techniques — elles disent quelque chose sur ce que le vin pourrait être, sur son potentiel.
J'apporte une autre forme de lecture. Je déguste sans connaître l'origine des cuves, pour essayer de rester dans l'expérience pure du vin sans être influencé par ce que je sais de la parcelle ou de l'année. Je cherche quelque chose qui n'est pas facile à nommer : une cohérence entre ce que le vin dit et ce que la cuvée devrait raconter. C'est un travail éditorial au sens strict. Trouver la voix juste, choisir ce qui la porte le mieux.
Le concept de "vin à trois mains"
L'expression "vin à trois mains" m'est venue en pensant à ce que produit notre collaboration. La première main est celle de la vigne — le terroir, le millésime, la météo, tout ce qui se passe dans les parcelles et que personne ne contrôle entièrement. La deuxième main est celle d'Emilien — la vinification, les décisions techniques, les soins dans la cave. La troisième main est la mienne : la sélection, le nom, l'intention éditoriale.
Un vin à deux mains — vigneron et terroir — existe partout. C'est la base. La troisième main ajoute quelque chose qui n'est pas une couche supplémentaire de transformation mais une question posée au vin : qu'est-ce que tu dis vraiment, et est-ce que ce que tu dis vaut la peine d'être mis en bouteille et offert à quelqu'un ?
Cette question n'est pas triviale. Elle implique d'écarter des cuves qui sont techniquement réussies mais qui ne disent rien d'intéressant. Elle implique parfois de reconnaître qu'une année difficile produit un vin honnête qui mérite sa place dans la gamme, même s'il n'est pas spectaculaire. Chaque millésime est un texte différent — pas meilleur ou moins bon en absolu, mais différent, avec ses propres forces.
Ce que Juliénas change dans notre façon de travailler
La cave est à Juliénas, un cru que nous ne produisons pas dans notre gamme actuelle. Ce choix n'est pas anodin. Travailler dans un lieu qui n'est pas l'un des crus que nous sélectionnons nous donne une liberté de regard : nous ne sommes pas ici dans "notre" territoire, nous y venons de l'extérieur. Cette légère mise à distance est utile.
Les dégustations se font toujours à plusieurs, à des moments différents de la journée. Le matin, quand le palais est frais, et parfois le soir, après un repas, pour voir comment le vin se tient dans d'autres conditions. Les vins qui ne passent pas ces deux lectures sont reconsidérés.
Ce que nous cherchons à chaque fois est une même chose : un vin que l'on aurait envie d'offrir à quelqu'un que l'on tient en haute estime. Pas pour l'impressionner, mais pour lui faire plaisir. Cette boussole simple est peut-être la définition la plus juste du travail d'un éditeur de vins.
Le vin qui sort de Juliénas ne nous appartient plus vraiment une fois en bouteille. Il appartient à ceux qui l'ouvrent.
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